Têtes "bizardes", Trophées métropolitains |
| Par Antoine Baralhé Mêlant beauté, savoir-faire, ironie, dérision et parfois même cynisme, Pucci de Rossi crée depuis plus de vingt ans une œuvre qui nous ressemble à s’y méprendre. A la fois sensuels et érotiques, mais aussi patauds et grotesques, ses meubles et sculptures sont terriblement ou sublimement humains, c’est-à-dire qu’ils paraissent tout aussi grandioses que pathétiques. De ce mélange découle toute la poésie de Pucci de Rossi, cette idée que la vraie beauté est celle qui attise et attire, mais aussi celle qui fait rire et dont on peut se moquer.¹ Cet art de la contradiction s’inscrit dans une tradition surréaliste qui, de Duchamps à Magritte, en passant par De Chirico, a montré que la rencontre incongrue de réalités contraires pouvait nous révéler d’étranges vérités. Mélangeant, par exemple, le savoir-faire artisanal de la chaise Louis XVI au kitsch industriel du formica (Luis Luis, 1985), ou redessinant le bureau Napoléon en s’inspirant des formes du chapeau de l’empereur (Bureau Napoléon, 1996), Pucci de Rossi s’amuse avec tendresse des conventions de son époque. Il juxtapose beaux-arts et traditions populaires, précieux et commun, sérieux et futile, et nous offre des pièces à l’étrangeté sublime. ²
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Quelles superbes bizarreries Pucci de Rossi a de nouveau créé pour sa dernière exposition. Devant ces trophées aux courbes sensuelles et insolites, les sentiments se partagent et se contredisent. Etonnantes et déjà-vu, fascinantes et répulsives, ces formes nous paraissent étranges et déroutantes.³ Tel Magritte peignant une maison plongée dans la pénombre nocturne sous un ciel bleu azur, Pucci de Rossi aliène les réalités de leur sens commun en les juxtaposant à d’autres supposées contraires. Ici, plusieurs mondes cohabitent a priori contre-nature: la chasse, l’art contemporain, l es marques, la série industrielle, le travail artisanal, etc. Par exemple, si l’animal fût tué lors d’une chasse à cours, le chasseur exhibe non seulement sa victoire, mais aussi sa connaissance de la nature, sa capacité à monter à cheval, le dressage de ses chiens, etc. La chasse à cours existe depuis des siècles et sa pratique ne se justifie plus |
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L’art contemporain paraît, à première vue, à l’opposé de ces valeurs. Dans la galerie, aucune bête n’a été tuée et l’art a depuis longtemps cessé de vouloir représenter la nature. L’espace d’exposition n’est pas sensé se soucier des traditions, et glorifie au contraire l’imagination, la créativité et la nouveauté. Nous sommes donc apparemment en présence d’une dialectique où deux « thèses » se contredisent. C’est alors qu’une certaine « magie » s’opère. Ainsi déplacés et mis hors contexte, les mondes de la chasse et de l’art se débarrassent du voile trompeur qu’est notre quotidien, et cette habitude que nous avons de regarder les choses sous un aspect unique et souvent conventionnel. Pucci de Rossi nous montre alors que, loin de se contredire, art et chasse ont de surprenantes similitudes. Certes, |
| Dans ce contexte, il se peut que chasse et art répondent au même sentiment exclusivement humain, c’est-à-dire cette volonté de s’élever au-dessus des lois de la nature, de prouver la supériorité de notre espèce sur le monde animal. Si nous sommes les seuls « mammifères » à avoir un sens artistique, nous sommes également les seuls à chasser pour le plaisir –en d’autres termes, à pratiquer l’art de la chasse. D’ailleurs, les peintures retrouvées dans les grottes préhistoriques, et représentant principalement des scènes de chasse, ne tendent-elles pas à démontrer l’association primitive de ces deux activités ? Il serait hasardeux de vouloir développer en quelques lignes dans quelle mesure il est possible de confondre l’essence de l’art à celle de la chasse. Néanmoins, en assimilant l’artiste au chasseur, Pucci de Rossi semble vouloir nous ramener à une dimension plus instinctive de l’art. Tout comme la chasse, l’art fait aujourd’hui partie de l’univers civilisé du spectacle et du loisir. Cependant, les pulsions et instincts auxquels il fait appel demeurent primitifs.
Dans le même temps, cette confrontation entre art et chasse, tradition et contemporain, nous éclaire un peu plus sur la nature réelle du travail de Pucci de Rossi. Tout en se situant dans une optique rigoureusement contemporaine, il n’en demeure pas moins profondément attaché au travail des matières (et plus particulièrement du bois), à l’amour du « bel ouvrage » et du Pour lui, comme pour nombre d’entre nous, toute œuvre d’art doit s’appuyer sur une idée, sur un concept –en d’autres termes, elle doit avoir quelque chose à nous dire. Cependant, s’arrêter au seul concept, si passionnant soit-il, ne suffit pas. Il est indispensable que l’œuvre soit désirable, qu’elle nous attire, nous donne envie de la posséder et de la regarder. Car pour Pucci de Rossi, qui aime à se définir comme un L’univers de Pucci de Rossi est notre habitat, il aime le
décorert l’embellir, et peut ainsi s’infiltrer dans notre quotidien pour mieux le questionner et le subvertir. Art et chasse, tradition et contemporain : Pucci de Rossi nous montre que la synthèse peut se faire, qu’il est possible de jeter un regard neuf sur son époque tout en se portant garant d’un |
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Mais alors même que nous croyons avoir tout compris, apparaît une nouvelle contradiction. Car certaines de ces cornes ne sont pas seulement De manière subtile et élégante, Pucci de Rossi leur a donné les formes de ces concepts nébuleux qui nous submergent un peu plus chaque jour: les marques. Ces étranges cornes de mouflon ne sont autre que le logo de Mc Donald, ces cornes d’élan figurent le symbole de Nike et, à bien y regarder, il semble maintenant que nous soyons entourés par tout notre environnement publicitaire quotidien. Et nous voilà replongés dans une situation similaire à la précédente. Alors que la juxtaposition chasse / art contemporain permet à Pucci de Rossi de « réaffirmer la manualité de l’artiste » et de réinscrire l’art contemporain dans l’idée de tradition, voilà que s’opposent maintenant série industrielle et artisanat, art contemporain et commerce mondial. Symptômes de la société industrielle, les marques et leurs logos ont envahi notre champ visuel quotidien, jusqu’à en devenir une véritable pollution. Afin de mieux les cerner, les comprendre, Pucci de Rossi sort donc les marques de leur contexte habituel et les associe à des mondes supposés parfaitement antinomiques : la chasse, la tradition, l’artisanat et l’art contemporain. Une nouvelle fois, cette association à priori surprenante se révèle finalement évidente. Le sociologue Jean Baudrillard a mis en lumière la différence fondamentale qui existe entre production industrielle et artisanale. « Au stade de la production artisanale, les objets reflètent les besoins dans leur contingence, leur singularité. » En d’autres termes, les objets ne sont fabriqués que pour répondre à un besoin pré-éxistant leur création. A l’inverse, « dès l’ère industrielle, les objets fabriqués acquièrent une cohérence qui leur vient de l’ordre technique et des structures économiques. » 6 Nous vivons donc dans un système dans lequel la création d’objets ne répond plus à l’appel d’un besoin, mais à la logique d’un système. Afin de justifier sa production d’objets, ce système doit donc créer le besoin. Ce besoin est aujourd’hui initié, entre autres, par la mise en place d’une marque, et d’une multitude de valeurs s’y rattachant. Ainsi, l’achat ne répond plus seulement à une nécessité matérielle, mais à une pulsion identitaire où l’acte de consommation reflète une adhésion à de prétendues valers. |
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Quelles sont donc ces valeurs auxquelles le consommateur s’identifie lors de ses achats ? En les transformant en trophées de chasse, il dévoile un peu de la nature réelle de ces enseignes. Car la marque est en soi un trophée. Trophée que nous exhibons de manière plus ou moins ostentatoire, avec plus ou moins de fierté, mais qui semble faire partie intégrante de notre personnalité. Dans une certaine mesure, la société de consommation nous entraîne à montrer le produit de notre labeur en arborant telle ou telle marque, à la manière d’un chasseur accrochant le produit de sa chasse sur les murs de son salon. Dans le même ordre d’idée, il est possible d’associer le nom d’un artiste consacré au concept de marque. Ainsi, on dira de quelqu’un qu’il possède un Picasso, cette seule information étant suffisante pour accréditer nombre de valeurs sociales et personnelles au propriétaire de l’œuvre, sans que l’on se soucie de la qualité artistique du tableau. Il apparaît ici que la principale question que suscite la croyance en une marque, ce n’est pas tant le réflexe identitaire qui s’y rattache, que justement le détachement qui finit par s’opérer entre la-dite marque et les valeurs qu’elle est censée représenter. C’est précisément ce que Pucci de Rossi remet en question. Sa démarche est ici très proche de celle d’Andy Warhol, qui avait mis en lumière notre fascination pour l’image et la célébrité. Lorsque ce dernier réalisa les portraits en série de Marylin, c’est à l’image de Marylin qu’il s’intéressait, et non à l’actrice. Warhol nous a montré à quel point il existe deux entité distinctes : d’un côté la personne humaine, de l’autre son image. Lorsque l’image finit par devenir mythe, elle vit par elle-même, se dissocie complètement du personnage auquel elle se rattache et acquiert une dimension hors du temps et de la réalité. Comme l’a défini Baudrillard, l’image de la star n’est pas réelle, mais « hyper-réelle. » |
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Il en va de même pour les marques. Super médiatisées, celles-ci sont passées au rang de mythe. Dissociées des produits qu’elles représentent, elles existent par elles-même dans un monde hyper-réel, un monde de signes qui flotteraient sans attaches réelles. Signifiants ayant perdu leurs signifiés, les marques devenues mythes ne représentent rien. Et pourtant, elles continuent de nous demander notre attachement, notre fidélité à leurs valeurs. Ce sont ces symboles vide de sens et lourds de demandes qu’a décidé d’épingler Pucci de Rossi. Son questionnement ne s’attaque pas aux marques en elles-même, mais à leur mystification. Les mouvements anti-mondialistes grandissants, ou encore l’immense succès du livre de Naomi Klein, No Logo, La Tyrannie des Marques, sont là pour nous le rappeler: malgré le désordre et parfois l’incohérence du discours protestataire, notre société refuse de se soumettre à ce qu’elle considère comme le diktat du tout-commerce. A voir ces logos accrochés aux murs, il nous semble alors que, grâce à l’artiste, nous ayons déjà un peu gagné la bataille qui s’engage contre certains méfaits de la modernité. |
¹ : Pucci de Rossi nous rappelle ici la possible erreur de Kant, pour qui le sentiment de beauté se rattachait exclusivement au principe de plaisir (opposé à celui de peine). Kant pensait ainsi que toute idée de dégoût et de ridicule rendaient impossible le jugement sur le beau et le sublime. L’art du XXe siècle a largement dépassé cette alternative entre plaisir et peine (équivalente à l’alternative entre sentiment de beau et de laid), et offert un « au-delà du principe de plaisir » (voir Thierry de Duve, Du Nom au Nous, Paris, 1995). ² : Pucci de Rossi a souvent mentionné son intérêt pour le travail de l’artiste belge Wim Delvoye. Les œuvres de ce dernier, telles qu’une bétonneuse en bois ciselé et décorée à l’or fin, mélangent beaux arts, kitsch et cultures populaires, et se situent directement dans la tradition du surréalisme belge de René Magritte et Marcel Broudthaers. ³ : Ce sentiment d’étrangeté, décrit par Freud, ne provient paradoxalement pas de ce que l’on ne connaît pas, mais de la réalité quotidienne qui soudainement prend une apparence inconnue jusqu’alors. Ce qu’il y a de 4 : Parfois, lors de l’empaillement, l’animal est figé dans une expression d’attaque, comme pour rendre le trophée encore plus naturel, comme pour signifier le plus possible le caractère inchangé de ce que l’on exhibe. 5 : Magritte explique la naissance de ce processus : « je me réveillai dans une pièce dans laquelle l’oiseau qui dormait dans sa cage avait été remplacé par un œuf. Une magnifique erreur me fit voir un œuf dans la cage, à la place de l’oiseau. 6 : Jean Baudrillard, Le Système des Objets, Paris, 1968 |
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