Tyrannie des marques

Par Alexandra Senes
photos Anne-Sophie Granjon

 

Le designer Pucci de Rossi, sorte de Géo Trouvetou italien de la déco, a toujours pris le parti de s’amuser de tout. Focus sur ses sculptures à logos provocantes.

Battue dans le Marais. De superbes et déroutantes sculptures bizarroïdes poussent sur les murs d’une galerie parisienne, lors de l’exposition « shopping Trophyes ». Ces trophées aux courbes sensuelles et érotiques, faune extraterrestre tirée au cours de chasses imaginaires, déroutent, affichant sur leurs bois des logos bien connus : Nike, McDonald, Cartier, Gucci, Prada. Leur auteur, Pucci de Rossi, a toujours poussé le luxe à son comble, revendiquant à la fois l’utilité et le non-sens.
Cette fois, il aliène les réalités de leur sens commun en les juxtaposant à d’autres supposés contraires : la nature contre la culture… des marques. Le ton de la dérision cynique cohabite avec un savoir-faire artisanal pour raconter les symptômes d’une société industrielle polluée de logos qui ne cessent d’envahir notre champ visuel.

Des valeurs auxquelles le consommateur, faute de boussole, s’identifie lors de ses achats. Des valeurs devenues le refuge d’un monde en crise d’identité.

Customisation en série limitée

Ces sculptures affichent le panorama d’une époque. A travers elles, Pucci interroge et subvertit l’image publicitaire.

Ces marques de luxe, sortes de trophées (des massacres dans le langage de la vénerie) que nous exhibons de manière plus ou moins ostentatoire, ces bois exotiques se font porte-parole de messages anti-consuméristes.

Avec un orgueil de « chasseur en appartement »chevronné, Pucci part sur le terrain pour explorer et ramener une réflexion. Guéris du mutisme monochrome des années minimalistes, ses trophées libérés et décomplexés prennent la parole dans une cacophonie de logos provocateurs.

Pucci en fait l’instrument de sa révolte, à coup de sigles et logos capitalistes. « On est tous des prostitués qui se prêtent à tous les soulèvements ». Loin des manifestes politiques, son art joue la customisation en séries limitées pour faire de ses sculptures le miroir éphémère d’une certaine société. Sur le mode de l’humour, ces logos suscitent l’imaginaire pour exhiber des états d’âmes démocratiques.

Selon l’humeur, on afficher sur un pan de mur de son appartement sa fascination pour le chaos et sa haine de la confusion. Provocateur, Pucci profite de ce support-prétexte pour faire de son travail un nouveau media, résistant créatif à la globalisation. « Un sujet qui m’agresse et m’interpelle que j’ai estimé assez chargé pour me donner la peine d’en faire un sujet ».

Exorciser le marketing

A double sens, en les exhibant, je glorifie ces marques. Mais c’est aussi un animal que j’ai abattu et vaincu. Une façon de l’exorciser. Allergique au marketing, il ne se censure pas : de la dénonciation du pouvoir des grandes sociétés aux manifestations altermondialistes, tout est objet de critique.

Et si on le suspecte de vouloir « vendre sa salade », il transforme son client en acheteur vindicatif qui finit par le suivre, sans déplaisir, grâce à une langue agile qui éclipse le jargon.

Publication dans le magazine Jalouse n°64/octobre 2003